Rojava face au monde : crimes documentés, déshumanisation du peuple kurde et devoir historique de la France
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Ce qui s’est déroulé ces derniers jours en Rojava et dans plusieurs quartiers kurdes du nord de la Syrie ne relève ni d’un simple épisode de violence parmi d’autres, ni d’une polémique médiatique passagère. Il s’agit d’une rupture morale profonde, d’un moment où les fondements mêmes de la dignité humaine ont été publiquement bafoués, filmés, diffusés et pourtant largement tolérés par le silence international. Des images vérifiées, reprises par des médias internationaux et analysées par des organisations de défense des droits humains, montrent des actes qui dépassent toute logique militaire : une jeune combattante kurde tuée, puis déshonorée après sa mort, son corps jeté d’un bâtiment, filmé et exposé comme un trophée. Ce geste n’a rien d’accidentel. Il est intentionnel, symbolique, et vise à humilier un peuple tout entier à travers l’atteinte portée à l’une de ses filles.
1. La violence comme message politique et symbolique
Dans tout conflit, il existe des violences qui relèvent de l’affrontement armé, et d’autres qui relèvent du message. Jeter un corps du haut d’un immeuble, le filmer et le diffuser ne répond à aucune nécessité militaire. C’est un acte de communication par la terreur. C’est dire : « Nous ne respectons ni vos vivants, ni vos morts. » Le fait que la victime soit une femme kurde est central. Depuis plus d’une décennie, les femmes kurdes occupent une place singulière dans la défense de leurs communautés, dans la lutte contre l’extrémisme et dans la construction d’un modèle politique fondé sur l’égalité. Les attaquer, les humilier, les réduire à des objets de propagande vise à briser la colonne vertébrale morale et sociale du peuple kurde.
À ces images s’ajoutent d’autres contenus profondément choquants : des propos présentant des jeunes filles kurdes comme des marchandises, des menaces à caractère sexuel, des humiliations publiques, des arrestations arbitraires de civils, et des profanations de tombes. La violation des sépultures n’est jamais anodine. Elle signifie que même la mort ne protège plus, que la mémoire doit être effacée, que l’histoire d’un peuple est considérée comme illégitime. Ces actes forment un ensemble cohérent : une stratégie de déshumanisation systématique.
2. Des faits établis, des preuves claires, une responsabilité évidente
La gravité de ces événements est renforcée par la solidité des preuves disponibles. L’identité de la combattante kurde tuée a été confirmée publiquement. Le lieu des faits est connu. Des organisations de défense des droits humains ont rappelé que le traitement humiliant des morts constitue une violation manifeste du droit international humanitaire. Les Conventions de Genève sont explicites : la dignité des personnes doit être respectée en toutes circonstances, y compris après la mort. La profanation de corps et l’exposition publique de cadavres peuvent constituer des crimes de guerre.
Il ne s’agit donc ni de rumeurs ni de récits invérifiables. Les images existent. Les confirmations existent. Les condamnations verbales existent. Ce qui manque, ce sont les conséquences. Et c’est précisément cette absence de réponse ferme qui transforme un crime en précédent dangereux. Lorsqu’un acte aussi clairement documenté reste sans suite, il envoie un message implicite : certaines vies peuvent être humiliées sans coût politique réel.
3. Le silence international comme facteur aggravant
Face à ces crimes, la réaction internationale a été largement insuffisante. Des déclarations prudentes ont été émises. Des appels à l’enquête ont été formulés. Mais aucune action concrète d’ampleur n’a suivi. Or, le silence n’est jamais neutre. Dans ce contexte, il devient un facteur aggravant. Il renforce l’impunité. Il banalise l’horreur. Il envoie aux victimes le message que leur souffrance est secondaire, politiquement inconfortable, voire négligeable.
Le peuple kurde porte une mémoire lourde de promesses non tenues. Depuis un siècle, les Kurdes sont l’un des plus grands peuples sans État, fragmentés entre plusieurs pays, régulièrement utilisés comme alliés de circonstance puis abandonnés lorsque les équilibres géopolitiques changent. Rojava est née dans ce contexte : non comme une provocation, mais comme une tentative de survie politique et sociale.
4. Rojava : un projet politique unique au Moyen-Orient
Rojava n’est pas simplement un territoire contrôlé par des forces kurdes. C’est un projet politique inédit dans la région. Il repose sur des principes de démocratie locale, de pluralisme ethnique et religieux, d’égalité entre les femmes et les hommes, et de coexistence. Des Kurdes, mais aussi des Arabes, des Assyriens, des Yézidis et d’autres communautés y ont cohabité dans des structures administratives locales. Les femmes y occupent des postes de responsabilité politique et militaire, souvent en binôme paritaire avec des hommes.
Ce modèle, imparfait comme toute construction humaine en contexte de guerre, a pourtant montré qu’une autre voie était possible dans une région trop souvent réduite à l’autoritarisme ou au chaos. C’est précisément cette singularité qui rend Rojava vulnérable. Elle dérange les logiques de domination traditionnelles. Elle remet en cause l’idée selon laquelle la stabilité ne peut être assurée que par la force centralisée.
5. Le droit à l’autodétermination : un principe universel
Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes est inscrit dans la Charte des Nations unies. Il ne s’agit pas d’un privilège réservé à certains peuples jugés plus « légitimes » que d’autres. C’est un principe universel. Les Kurdes remplissent tous les critères classiquement reconnus : une identité culturelle et linguistique distincte, une histoire commune, un territoire, et une volonté politique exprimée de manière répétée.
Soutenir l’autodétermination kurde ne signifie pas appeler à la guerre ou à la partition violente. Cela signifie reconnaître qu’un peuple a le droit de décider de son avenir politique, dans le respect du droit international et par des moyens politiques. Refuser ce droit au nom de la « stabilité » a historiquement produit l’effet inverse : oppression, révoltes, cycles de violence.
6. La France et les Kurdes : une relation morale et politique
La France entretient une relation particulière avec la question kurde. Elle a, à plusieurs reprises, affirmé son attachement aux droits humains, à la protection des minorités et au droit international. Elle a coopéré avec des forces kurdes dans la lutte contre l’extrémisme. Elle a accueilli des représentants politiques kurdes. Elle ne peut donc pas prétendre à la neutralité morale.
Soutenir politiquement l’autodétermination kurde ne signifie pas une reconnaissance immédiate d’un État dans des conditions irréalistes. Cela peut prendre plusieurs formes : reconnaissance politique du projet de Rojava, soutien diplomatique à des négociations internationales incluant les Kurdes, protection des civils, pression pour des enquêtes indépendantes sur les crimes commis, et refus clair de toute déshumanisation.
7. Pourquoi l’indépendance kurde est une question de cohérence
La France soutient le principe de souveraineté populaire ailleurs dans le monde lorsqu’il correspond à ses valeurs. Elle ne peut pas défendre ce principe de manière sélective sans en vider le sens. Refuser aux Kurdes ce que d’autres peuples ont obtenu revient à hiérarchiser les droits humains. Or, les droits humains sont universels ou ils ne sont rien.
L’indépendance ou, à minima, une autonomie politique garantie et reconnue internationalement, offrirait aux Kurdes un cadre de protection juridique et politique. Elle réduirait leur vulnérabilité face aux violences arbitraires. Elle permettrait de transformer un projet de survie en projet de paix durable.
8. La responsabilité du regard européen
L’Europe, et la France en particulier, ne peuvent se contenter de consommer des images de souffrance sans en tirer de conséquences politiques. Regarder, savoir, comprendre et ne rien faire est une décision. Les crimes documentés à Rojava ne sont pas seulement une tragédie locale. Ils posent une question universelle : que vaut la dignité humaine lorsque les victimes n’ont pas d’État pour les défendre ?
9. Refuser l’oubli, refuser la banalisation
Cet article n’existe pas pour alimenter la colère, mais pour refuser l’oubli. Les victimes ne sont pas des symboles abstraits. Ce sont des êtres humains, avec des familles, des rêves, des histoires. La jeune combattante kurde dont le corps a été jeté d’un bâtiment n’est pas une image parmi d’autres : elle est le visage d’un peuple qui demande à être reconnu dans sa dignité.
10. Conclusion : un choix moral, pas une provocation
Soutenir Rojava et le droit du peuple kurde à décider de son avenir n’est pas une provocation géopolitique. C’est un choix moral cohérent avec les principes que la France affirme défendre : dignité humaine, égalité, justice, et droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. L’histoire jugera non seulement ceux qui commettent des crimes, mais aussi ceux qui les voient, les comprennent, et choisissent de se taire. Face à la déshumanisation, le silence n’est jamais neutre. Il est temps que la France et l’Europe regardent Rojava non comme un problème, mais comme une responsabilité.



